La réouverture des fermes pénitentiaires n’est que la première étape

12 juillet 2016

Par Stan Stapleton, président national du Syndicat des employé-e-s du Solliciteur général, tel que publié dans The Hill Times, le 4 juillet 2016

Le ministre Goodale annonçait récemment le lancement d’une étude visant à déterminer la faisabilité de rouvrir deux des anciennes fermes pénitentiaires dans la région de Kingston. Ces fermes, gérées par le Service correctionnel du Canada, étaient renommées non seulement pour leur bœuf hautement prisé, mais aussi pour leur approche novatrice à la programmation correctionnelle. Les possibilités de travail offertes par les opérations quotidiennes des fermes permettaient à 300 délinquants sous responsabilité fédérale de parfaire des habiletés de vie quotidienne susceptible d’accroître leurs chances de décrocher un emploi une fois libérés.

Lors de la fermeture de six fermes en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba, en Ontario et au Nouveau-Brunswick en 2010, une importante campagne visant à les sauver a été lancée avec l’appui de certains des auteurs et des idoles culturels canadiens les plus reconnus, ainsi que des syndicats nationaux, y compris le SESG. Même si la possibilité de réouverture des fermes de Kingston augure très bien, le gouvernement actuel se doit d’évaluer de façon plus holistique le rôle que doit jouer le Service correctionnel du Canada pour mieux appuyer la réintégration des délinquants sous responsabilité fédérale.

La raison pour cela est que lorsque le gouvernement conservateur fédéral a adopté son Plan d’action pour la réduction du déficit en 2012, le Service correctionnel n’a pas été épargné par les efforts ministériels visant atteindre des objectifs agressifs de réduction du déficit pour 2014. Malgré la réputation voulant que le gouvernement précédent ait adopté une « ligne dure » contre le crime, l’agence fédérale n’a eu d’autre choix que de prendre des mesures draconiennes.

Parmi celles-ci figurait la décision de réduire le nombre de visites/contacts que les agents fédéraux de libération conditionnelle devaient effectuer auprès des délinquants vivant dans la communauté. À l’époque, la logique voulait que ces délinquants à risque élevé, qui habitaient dans des maisons de transition ou des établissements résidentiels fédéraux, pussent être vus moins souvent, car ils demeuraient dans des établissements communautaires.

De nombreux employés de première ligne ne partageaient cependant pas cette logique. Les agents de libération conditionnelle en communauté ont fait valoir leurs préoccupations par rapport à la réduction de contact avec les délinquants sous responsabilité fédérale en libération conditionnelle, parce que ces délinquants à risque élevé ont souvent des besoins plus importants. Ainsi les contacts accrus peuvent accroître leurs chances de devenir des citoyens productifs et respectueux de la loi après plusieurs années passées en prison.

De plus, la communication régulière entre les agents de libération conditionnelle et les délinquants sous responsabilité fédérale portent sur l’évaluation du risque de récidive des délinquants nouvellement libérés. Le fait de passer moins de temps avec les délinquants en libération conditionnelle réduit les occasions d’évaluer ce risque. Nonobstant, la réduction de la fréquence de ces contacts a tout de même eu lieu.

Par conséquent, alors que des centaines de millions de dollars étaient dépensés pour construire de nouvelles installations et en rénover d’autres, on s’employait à réduire ou éliminer certaines des mesures conçues pour assurer une réintégration sécuritaire des délinquants sous responsabilité fédérale. Outre le changement de la fréquence des contacts entre agents fédéraux de libération conditionnelle et les délinquants en libération conditionnelle, les programmes correctionnels ont fait l’objet d’une révision complète, les postes ont été laissés vacants et les ressources consacrées à atténuer la transition souvent soudaine des délinquants de la prison à la vie civile se sont taries.

Cela signifie que dans bon nombre de cas, les délinquants sous responsabilité fédérale sans famille ou communauté de soutien sont, et continuent d’être libérés dans des refuges pour sans-abri plutôt que dans des logements supervisés. En 2015, le financement du Service correctionnel pour un programme de renommée internationale, Les cercles de soutien et de responsabilité (CSR), qui travaillait à réduire le risque de récidive des délinquants sexuels reconnus coupables dans la communauté, a été suspendu.

Maintenant qu’un nouveau gouvernement a pris pouvoir, l’occasion se présente de revoir plusieurs des changements apportés aux efforts de réintégration du Service correctionnel. Mais pour y arriver, il doit y avoir une analyse rigoureuse des incidences de ces changements et on doit permettre à ceux qui facilitent directement la réintégration des délinquants à la communauté de partager ce qu’ils savent.

En raison, partiellement, de l’héritage du gouvernement précédent, la population carcérale canadienne qui augmente le plus rapidement est celle des femmes, y compris des mères. De plus, le taux d’incarcération chez les peuples autochtones est considérablement disproportionné en comparaison à sa représentation dans la société canadienne. Dans l’Ouest canadien, les délinquants autochtones représentent plus de 60 %, parfois même 70 %, des détenus fédéraux.

Pour ces raisons, il est clair qu’il est temps pour une évaluation plus exhaustive de la façon dont nous pourrions revigorer et réinventer les Services correctionnels fédéraux. Le public canadien doit être convaincu que les ressources, les programmes et les outils dont ont besoin les délinquants sous responsabilité fédérale pour devenir des membres productifs et respectueux de la loi de la société leur sont accessibles.

La direction du Service correctionnel du Canada doit miser sur les connaissances approfondies qu’ont acquises les agents de libération conditionnelle, les agents de programme et les autres membres du personnel en cours de carrière auprès des délinquants. Autrement, nous pourrions mettre en péril la sécurité publique et la possibilité de réintégration des délinquants. Compte tenu du fait qu’il coûte 115 000 $ par année pour incarcérer un délinquant, il vaudrait la peine d’investir des ressources supplémentaires pour permettre à ceux qui ont démontré un réel potentiel de faire la transition vers la communauté.

Donc, même si les consultations récemment annoncées en vue de rouvrir les fermes pénitentiaires de Kingston augurent bien, il ne s’agit que d’un premier pas.